Je suis distrait(e) dans mes prières
Les 23 retraitants de Saint-Bonaventure, à l’abbaye de Cîteaux,
ont bénéficié de la prédication du P. Yves Raymond, autour de la
question de la vocation personnelle de chacun. Un grand merci à
lui de nous avoir ainsi accompagnés… et de nous proposer cette belle
méditation sur la prière en ce jour de Pentecôte. Luc Forestier.
Le service du
sacrement de
pénitence/récon
ciliation vécu à
Saint-
Bonaventure me
fait souvent
entendre des
questions et des
malaises à propos de la
prière : je ne sais pas
prier, je prie peu, je suis
distrait dans la prière…
Que de diversités derrière
ce simple mot qui
appartient à tous les temps
et à toutes les cultures.
Prier est simple, mais il est
très complexe d’en parler.
Peut-on parler facilement
d’une relation intime qui
passe par les yeux, par une
mimique, par un mot, par
quelques signes presque
imperceptibles ?
Ma prière n’est pas la
même que celle de mon
voisin, parce que mon
caractère n’est pas le
même, parce que mon
histoire, ma culture, ma
manière de croire ne sont
pas les mêmes. En
conséquence, ma relation à
Dieu ne sera pas la même.
Faut-il s’en étonner ? Deux
enfants d’une même
famille ont-ils exactement
les mêmes relations avec
leurs parents, avec chacun
de leurs deux parents ? Il
est bien clair que non. Les
attitudes que nous avons
dans la vie peuvent être
révélatrices de notre
manière de prier et du
contenu de notre prière.
Aux uns, une obstination pressante
pour obtenir ceux qu’ils veulent. Aux
autres, une confiance tranquille qui ne
demande rien. Aux uns, un mode de
relation plus féminin, aux autres, plus
masculin. Aux uns, un tempérament
très expressif, aux autres, une certaine
réserve, presque une timidité. Les
psaumes de la Bible traduisent déjà
cette diversité. Page après page, les cent
cinquante psaumes font un tour presque
complet des tempéraments, des
attitudes et des situations de la vie.
Tour à tour, ils nous semblent
choquants ou merveilleux, paisibles ou
révoltés, pacifiants ou révoltants.
Finalement, ils nous ressemblent
tellement !
La prière personnelle est, comme le mot
l’indique, très personnelle, et ses
mystères ne se laissent pas percer
facilement. Cela rend difficile
l’évaluation de ce qu’elle réalise. J’ai
longtemps été étonné de certaines
expressions de prière d’enfants ou
d’adolescents qui, à l’évidence,
reflétaient assez mal la profondeur de
leur relation à Dieu que je connaissais
un peu par ailleurs. Par ma propre
Saint-Bonaventure – Coeur de Lyon
expérience, je sais que mes mots de
prière traduisent mal la réalité de ma
foi, peut-être par simple timidité, peutêtre
pour ne pas choquer, peut-être
aussi parce que demeure au fond de moi
l’idée vivace que cela ne regarde
personne d’autre que celui à qui je
parle. Il est donc bien difficile de mettre
en commun des prières personnelles. Il
est bien difficile d’extérioriser en public
une prière intime et vraie. Prier
personnellement mais à plusieurs doit
se faire avec prudence, cela relève du
témoignage de foi et doit être reçu
comme tel.
La prière communautaire est bien
différente. Elle rassemble des priants
très différents. Elle vise à mettre à
l’unisson tous ceux qui entrent
ensemble dans une même action. Les
mots et les gestes utilisés doivent alors
être admissibles par tous pour qu’ils
deviennent la prière de tous. Les
expressions seront nécessairement plus
générales et moins intimistes, plus
traditionnelles et moins personnalisées.
Là se révèle toute l’importance de rites
éprouvés par l’histoire et passés au
crible de l’Évangile. La prière liturgique
donne à une assemblée des mots
communs, admis par tous car ils ne sont
la propriété de personne. Dire ensemble
Notre Père, c’est entrer dans la prière de
Jésus, c’est entrer dans une prière
filiale, à la manière du Christ. Il est très
probable que si chacun de nous avait dû
inventer le Notre Père, il aurait parlé
autrement. Réciter ensemble le Credo
ne veut pas niveler des manières de
croire qui resteront irréductiblement
différentes. Réciter ensemble le Credo,
c’est dire ensemble le catalogue de notre
foi chrétienne avec des mots qui ne sont
ceux de personne en particulier mais
qui conviennent à un ensemble parce
qu’ils sont reçus des apôtres. On peut se
reconnaître personnellement plus ou
moins bien dans telle ou telle formule,
là n’est pas d’abord la question. De
même, on peut aimer ou pas telle ou
telle couleur … si elle figure sur notre
drapeau, c’est la nôtre et nous
l’adoptons comme telle. En ce sens, la
prière publique nous identifie comme
membres d’un corps.
Prier dans le secret de son coeur ou prier
en assemblée liturgique sont des
facettes différentes mais
complémentaires d’une relation
parlante, en réponse à une parole de
Dieu et ces facettes construisent le
corps. Ici, il est besoin d’un temps de
soin propre à chaque membre organe du
corps, et là il est besoin d’un temps pour
se retrouver dans l’unité du corps. Un
juste équilibre entre les divers modes de
prière devrait nous conduire à nous
respecter les uns les autres et nous
édifier les uns les autres.
*Yves Raymond, prêtre du diocèse de Saint-Étienne